Œil du Pouvoir

Considérez-vous qu’il existe une prédétermination, un destin ? Et si vous n’aimiez pas votre destin ? Pour quelle raison vous vous en accommoderiez ? Qu’est-ce qui vous fait avancer dans une vie que vous pouvez renoncer sans remord ? Qu’est-ce qu’un homme et qu’est-ce qu’une femme ? Comment les distinguer ? Et qu’est-ce qu’une famille ? Si vous pouvez y répondre, alors pouvez-vous aussi répondre à « pourquoi sont-ils ma famille ? » Est-ce que ce qu’on a est la même chose que ce qu’on veut ? Et si ce n’est pas le cas, pourquoi ? Est-ce parce que vous croyez que l’Œil du pouvoir sait mieux que vous ?

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  1. ShiDa

    « La dualité comme forme de vie »

    Un livre très inhabituel, je n’ai jamais rien lu de semblable. Une prose étrange, comme repliée sur elle-même, une sorte d’art-house contemporain pour amateurs de « montagnes russes littéraires ». Tout y paraît soudain, inattendu pour la littérature russe actuelle : le style, l’intention, le thème, la fragmentation de la conscience.

    Les personnages principaux, sans nom, sont plutôt des archétypes que des êtres réels. Ils existent dans un espace условный, presque abstrait (cela m’évoque personnellement le film « Dogville », où les décors ne sont que des contours de bâtiments tracés à la craie au sol). Cela ressemble davantage à une mise en scène théâtrale qu’à du cinéma. Ils vivent dans un village dessiné, coincé soit dans le passé, soit en quête de modernité — et cette dualité de position (ni ici ni là) se reflète dans les personnages du livre. Eux aussi vivent dans une dualité permanente, dont le sens ne devient clair qu’à la fin.

    Le plus important, c’est que ce n’est pas du réalisme. C’est plutôt une parabole, proche d’un rêve. Il y a des rêves comme ça : tout semble être la vie, une vie normale, mais un détail minuscule détruit l’image familière, et l’on est saisi d’effroi en découvrant une étrangeté sortie de l’inconscient. Ici, c’est la même chose : une atmosphère à la fois ordinaire et délirante, une logique et une absence de logique mêlées. C’est à la fois fascinant et pesant, comme si l’on regardait en même temps un dessin animé inspiré de Raspoutine (le village, encore) et un des premiers films de Buñuel — tout se mélange dans la tête, pas seulement la tienne, mais aussi celle des personnages.

    Ils sont quatre. Deux d’entre eux sont d’emblée naturels, les autres… tentent de le devenir. Les héros « problématiques » — on ne peut pas les appeler autrement — ont voulu fuir une société dans laquelle ils ne pouvaient pas être eux-mêmes, d’où le village et cet isolement volontaire. Mais même hors de leur ancien environnement, ils n’arrivent pas à s’accepter. Si, au début, l’amitié entre ces deux « problématiques » semble artificielle et étrange, elle devient ensuite compréhensible à mesure que leur rapprochement se révèle — à travers des gestes, des regards fugaces. On peut aussi parler ici de dédoublement, mais alors que le double (le doppelgänger) est habituellement du même sexe que son original, ici les doubles sont un homme et une femme (d’ailleurs, les deux personnages « ordinaires » peuvent aussi être vus comme des doubles).

    Ce thème du double et de la connexion entre les deux sexes entre en contradiction avec les réflexions des personnages « problématiques », qui portent en eux des stéréotypes sur les hommes et les femmes (ainsi, le personnage écrivain réfléchit sérieusement à ce que devrait être une femme : « apporter la beauté au monde… »). Mais au final, ces stéréotypes s’avèrent dénués de sens, car la question même du genre et de la perception de soi dans un corps d’homme ou de femme est remise en cause. Être un homme (ou une femme), ce n’est pas un ensemble de qualités physiologiques et psychologiques définies du type « voilà comment une personne de ce sexe doit se comporter ou se sentir ». Sinon, il n’y aurait pas d’hommes « féminins » ni de femmes « masculines ». Le genre est quelque chose de plus vaste qu’un assemblage de traits, et il n’est certainement pas déterminé par la manière dont les autres nous perçoivent. C’est une expérience intérieure, indescriptible, qui n’est pas liée aux sensations physiques.

    Les personnages ne peuvent devenir naturels qu’en renonçant aux stéréotypes des deux sexes et en se permettant d’être en accord avec leurs propres sensations. C’est un processus long (malheureusement, le livre n’en montre que le début — on en voudrait davantage), mais il doit conduire à l’apaisement. Le livre aborde aussi une nouvelle conception de la famille : peu importe les liens du sang, la famille, ce sont ceux qui nous sont proches par l’esprit. En dehors d’une telle famille, il est bien plus difficile de faire face à ses complexes (ce n’est pas pour rien qu’existent les groupes d’entraide, les thérapies de groupe, etc.). Les personnages y parviennent, parce que leur acceptation de la naturalité se déroule dans un environnement bienveillant, où personne ne se tord les mains en disant : « Mais comment cela a-t-il pu arriver ? »

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